Cyril Arnaud

Fragments pirates

Philosophie poétique

φ

D’un labyrinthe, nous cherchons à sortir à tout prix
De là : l’existence est le contraire d’un labyrinthe
Mais qu’est-ce que le contraire d’un labyrinthe ?

Lorsque le premier philosophe
Rencontra le dernier sage :
Qu’ont-ils pu se dire ?
Car alors, chacun parlait dans une tonalité différente
L’un en majeur, l’autre en mineur…

Si la flèche n'a jamais pu
Traverser l'espace pour atteindre la cible,
Zénon a lui trouvé le moyen
De traverser le temps

C'est la guerre
Et non la philosophie
Qui enseigna au jeune hoplite Socrate :
Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien

Lorsque le philosophe sort de la caverne,
Déçu, préfère y retourner

Socrate n'a rien écrit
En réalité il s'essaya à l'exercice
Mais cette fois c'est lui qui fut objet d'ironie
S’attirant les rires de l’un de ses disciples
Le jeune Platon

Seuls deux penseurs se confrontèrent réellement à la matière :
Diogène, chaque nuit, contre le bois dur de son tonneau
Et Empédocle, qui ne nous en laissa qu’une sandale

L'intelligence d'Aristote était telle, qu'elle mena à la suprême bêtise
Aristoteles dixit

Des grands métaphysiciens
On fit de belles statues de marbre

Les élèves de l'Académie
Faisaient parfois l'école buissonnière
Pour aller conter fleurette
Au Jardin d'Epicure

Dans la sérénité
L’émotion ne disparaît pas
Mais trouve la paix :
La mort est pleurée comme belle musique
Et non plus comme cauchemar

Le stoïcien n’est pas pierre mais arbre au vent

Quand la sérénité devient
Tonalité fondamentale d’une âme
C’est en elle à présent
Qu’aurore se lève

Tous pensent
Donc tous errent

Et pour cela
Certains ont besoin d’une méthode
Comme les vieillards d’une béquille
Ou les enfants d’un encouragement

Il déduisit Dieu du concept de perfection
Pouvait-il le déduire de celui d’amour ?
Vertige

Dans le meilleur des mondes possibles
Ne peut exister un livre plaidant la cause de Dieu

Métaphysique et nihilisme
Dévalent le torrent de la même source :
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Jamais il ne partit en voyage
Parce qu'il savait que l'espace
N'est qu’une forme a priori
De la sensibilité

L'éthique reste un genre de calcul

Lorsqu’il eut l’intuition du grand Tout, un frisson de mort le parcourut :
Il comprit qu’il devrait devenir encyclopédiste
Mais personne ne lit une encyclopédie, vite oubliée au fond d’une bibliothèque
Ce qu’il entrevit, c’est son propre dépassement par l’ennui
Ce pourquoi il fit de sa première œuvre une odyssée
Avant de s’incliner devant son destin

Il eut soudain l'intuition
De l'Eternel Retour du même
Et rien ne fut jamais plus comme avant

Pour réfuter définitivement le devenir
Et établir la permanence de l’être,
L'homme conçut le plastique

Il conçut un jour l’idée d’un grand livre collaboratif
Que chacun pourrait venir rédiger
Et modifier à sa convenance, selon ses propres goûts subjectifs
Ainsi commença la Troisième Guerre Mondiale

Tendresse peut aussi prendre forme de bibliothèque

Quelques brumes légères
À la surface d’une âme
Suffisent à en cacher tout le paysage

Nulle ride sur ce lac de montagne
Et pourtant, à chaque instant,
Mille possibilités

Un simple nœud dans le langage
Et une pensée survient

D’un être, la valeur
Résiste à la mort elle-même
Quand tout le reste s’incline

L’être en errance
Ne peut ni fuir, ni se perdre, ni se cacher
Car tout cela suppose au moins
Que prime une direction

Enfant, il se roulait dans la boue,
A présent dans la fange
Et bientôt, poussière

Tant de possibilités
Sombrent dans l'action
Qu'elle est une forme
D'impuissance

Philosophie
Une curieuse façon de chercher son chemin,
Une errance originale :
Voilà ce que le philosophe peut nous offrir

Le pirate en philosophie vit dans le plaisir
Mais sait éviter les tentations de la chaire

Le nomade pense adoucir l'errance
En allant dans son sens

Un livre est ce curieux objet
Qui réfute le principe de conservation de l'énergie

De la sagesse, l’érudition a espoir
Et parcourt l’histoire de la philosophie
Comme promesse
Mais le collectionneur de tableaux n’est pas peintre

Une tortue qui fait la course
Un âne suspendu entre deux causes égales
Une montagne dont on retire quelques cailloux :
Ainsi songe le philosophe

Si les mêmes causes produisent les mêmes effets,
La moindre plaisanterie peut être fatale

« L’eau, ou l’avoine ? »
Il avait beau retourner le problème
Dans tous les sens, c’était
Kif kif bourricot

Cet homme seul qui joue aux dés :
Un déterministe qui s'encanaille

Il faut que l'âne de Buridan soit mort
De faim et de soif
Pile au même moment

Tous fuient le bavard
Mais de la tombe encore ses mots résonnent
En un discours posthume
Augmenté d’une postface

L'avare s'est égaré
Dans la dialectique de l'un et du multiple

Le lâche caresse parfois le rêve
D'une vie a priori

Le paresseux
Lui seul peut faire dérailler
La chaîne des causes et des effets

L’ambitieux
Il voulut rentrer dans l'Histoire
Et ce fut une histoire drôle

Le gourmand fait vœu d’ascétisme
Jusqu’à la prochaine tarte aux pommes
Rêve de déterminisme, trouve le libre-arbitre
Alors, furieux, mord à belles dents

La colère tend au néologisme
L'angoisse, au syllogisme
Et l’orgueil au soliloque

Si la première cause est
Un moteur immobile
Le dernier effet sera
Un problème technique

Le philosophe est un gymnaste accompli
Sa discipline : le pas de côté

Un moteur immobile
Telle est la définition que Sisyphe aussi donnerait d'un dieu

Le mortel craint le simple passage
De la puissance à l'acte

C’est en faisant preuve de courage
Et non d’esprit
Que le disciple se libère du maître

L’enfant s’amuse dans les ruines
Que contemple le mélancolique

Le livre total de ton existence est anonyme

Hasard
Libère l’effet de la cause
Et laisse les choses
Voleter de-ci de-là
Au petit bonheur

Plutôt fleurir, que fructifier

Dans la nuit du mythe,
L'animal poétique
Furète çà et là
En quête d’un langage idéal

Sous un olivier
Auprès de l’heureuse vieillesse
C’est là que se trouve
La pierre philosophale

Le vieil océan
Donne leçon de scepticisme
Rappelant au navire balloté de toute part
Qu’à tout argument s’oppose un argument égal

Peut-être n'es-tu déjà plus qu'un souvenir
Dans la prodigieuse mémoire d'Homère
Qu’il convoque à loisir
Pour quelque dénouement

Les pages d'un livre ouvert
Virevoltent au vent
La brise donne le fin mot de l’histoire
Au cosmos attentif
Et un criquet éberlué

« Désirer c'est persévérer dans son être »
Dixit la colonne d'un temple en ruine
Que même les dieux ont déserté

Jadis les hommes scrutaient le firmament
Consultant le plus lointain pour trouver leur chemin proche
Pensant que l’espace lui-même donnait la solution de l’errance
Et celui-ci leur répondait
En quelques formes biscornues

Tu ne renaîtras pas de tes cendres
Mais peux faire
Beau feu de joie

La rencontre
Tu sondes l’abîme qui te sépare
Puis fais un pas

Un météore traverse mon ciel

Un baiser, et
La chaîne des causes et des effets
Soudain s'emberlificote
En événements

Du crépuscule,
La nuit tiendra-t-elle les promesses ?
Tel est le souci d’Eros
Scrutant l'ombre

D'un sourire, elle le mena
Du Portique au Jardin

C’est d’un amour enfui
Que nous apprenons souvent
Que le non-être n’est pas

La déclaration
Le beau parleur le sait :
La voie du logos ne mène à aucun cœur
Et le discours n’est qu’occasion
De dévoiler les dents blanches

Le silence
Lointain rivage du vague à l’âme,
Recueille et suit les doux secrets
Bienheureux les naufragés volontaires
Hors de l’explicite clarté !

La nudité
L'objet du désir : la suprême abstraction
Sans visage, muette et dénuée
Qui séduit même de dos

La solitaire
Nulle rencontre dans l’espace divisible à l’infini

Le séducteur
L’inconnu doit être ramené au connu

Le paresseux
Comment cet être horizontal
Deviendrait-il perpendiculaire ?

Le fétichiste
La partie est supérieure au Tout

Le bavard
Une lettre d’amour
Avec post-scriptum,
Postface et post-it

L’obsession
De par la grâce d’un langage idéal
Elle devint sujet de tout verbe

Le dilemme
Bienheureux l’âne de Buridan !
Nous voilà encore suspendus
Sous le regard espiègle d’Eros
Entre deux causes inégales

La fête
Eros, toujours au-dehors,
Emporte loin avec lui
Le sens de tout sanctuaire

Sous le charme d’une brillante physicienne
Ce digne métaphysicien, interrogé sur son métier,
Resta évasif, comme n’importe quel
Bonimenteur de bal de village

Ce logicien succomba aux charmes d’une voyante
Trahissant le logos pour un baiser
Et de honte, sombra dans la polyvalence
Et la logique floue

Pourquoi au fond le couple repose-t-il
Sur le principe du tiers exclu ?

Des belles perspectives
Qui s’offrent au séducteur
Celui-ci cherche surtout
Les lignes de fuite

Le libertin est lui aussi à sa manière
A la recherche d’un fondement

Parfois Diogène
Invitait en son tonneau instable
Quelques compagnes de passage
Et ensemble ils voyageaient
Grâce à sa seule force motrice

La chouette de Minerve, celle qui
Ne prend son envol qu’à la nuit tombée,
Entend parfois de drôles de bruits
Dans les fourrés

Le réel est rationnel
Et le rationnel est réel,
Excepté le soir
Dans les fourrés

Alors le vieil hibou dérangé en ses pensées
Fuit à tire d’ailes
Cette irruption du singulier
Dans l’universel

Il souffrit d’héliocentrisme :
De par l’influence souterraine
De quelques ingrates amazones,
Son sexe n’était plus au centre
De tout l’univers connu

Il chercha recoin, où se replier
Pour verser d’amères larmes sur son sort
Mais n’en trouva pas
Dans l’espace homogène infini

Alors maudissant le nouvel astre du jour,
Et se détournant de lui,
Il devint l’exact contraire
D’un tournesol

Auprès de l'aimée, il s'enquiert
De l'amour lui-même
Et elle répond
Par des exemples

Ce polythéiste polyamoureux
Cherche partout les déesses
Qui lui feraient oublier l’Un

Il voulait le monopole sur un cœur
Et monomaniaque déçu,
Finit en longs monologues

En amour, la science reine est l'herméneutique

D'oasis en oasis,
Le cœur nomade
Traverse son propre désert

Du même auteur